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Les gens sont comme tout le monde

 

Les gens, c’est très pratique. Surtout pour pester. Ou pour montrer qu’on se distingue (en mieux, bien sûr). C’est une entité qu’on affectionne tout particulièrement en France parce que, c’est pas pour cafter, mais on aime bien râler. D’autant que les gens sont invraisemblables pour tout un tas de raisons. En vrac et grosso modo, ils ne comprennent rien à rien, ils passent devant dans la file, laissent les crottes de leur chien sur le trottoir et leurs détritus par terre (« alors qu’il y a une poubelle juste là c’est fou ça, quand même ! »), n’ont aucun humour puis aucun respect non plus, s’énervent pour un rien, ne sont jamais là quand on a besoin d’eux alors que quand il s’agit de défendre son bifteck y’a du monde tu peux me croire. Ce qui est dingue aussi c’est sur la route, le nombre de gens qui ont la bêtise de partir en même temps que vous et de vous coincer dans les bouchons. Puis c’est pas pour être méchante, mais les gens, on le sait bien, ils sont cons. On n’aimerait pas trop les fréquenter, mais on en a toujours en réserve.

Dans certaines circonstances, on leur redonne un peu de lustre. Mais là, grâce à un tour de passe-passe sémantique dont seul notre inconscient a le secret, les gens se transforment en tout le monde. Tout le monde dont on fait partie puisque dès que la vertu et le positif s’en mêlent, on réintègre vite fait bien fait le contrat social, on veut bien être du mouvement. Par exemple, tout le monde a des hauts et des bas, c’est plutôt rassurant. Tout le monde est à la bourre pour ses achats de Noël. Tout le monde est un peu crevé au moment du passage en hiver et tout le monde a finalement la flemme de faire du sport en rentrant du boulot pourquoi on ne regarderait pas un film plutôt, dis. Et tout le monde, comme un seul homme, est noblement ému et touché par les grands événements touchants et émouvants : la finale de 98, la disparition de Johnny, les catastrophes plus ou moins naturelles, ce genre de trucs. Puis, c’est marrant, quand ça devient polémique on retrouve la bonne vieille dichotomie rassurante « les gens » versus « tout le monde », choisissez votre camp camarades. En période électorale c’est saisissant. D’ailleurs, je dis ça comme ça si jamais quelqu’un cherche un sujet de thèse, ce serait intéressant de se pencher sur les frontières mouvantes, à travers le temps, entre « les gens » et les « tout le monde » vis-à-vis des grands sujets de société. A quel moment on passe de « nan mais les gens ils s’en foutent de l’écologie » à « tout le monde est écoeuré du vote européen autorisant le glyphosate ». Oui oui, tout à fait, je viens d’inventer sous vos yeux ébahis le concept d’opinion publique – ou celui de sciences comportementales, au choix. Je vous l’avais bien dit qu’ils étaient pratiques, les gens, on peut même faire de grandes théories sur leur dos. Et tout le monde s’y retrouve. Ce qui nous amène à la conclusion ma foi désolante mais néanmoins réaliste : nous sommes indubitablement tous le « gens » de quelqu’un d’autre.

7.12.17

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